Dans le cœur du réacteur d’un conflit social

Courez vite voir « En guerre »

Un film coup-de-poing, qui donne une claque sans donner de leçon, laissant chacun face à ses questions et à son émotion.

Il y a 3 ans, Stéphane Brizé a réalisé La loi du marché, qui a permis à Vincent Lindon, son acteur fétiche, d’obtenir le Prix d’Interprétation Masculine au Festival de Cannes pour son rôle de chômeur qui se bat comme il peut pour retrouver un emploi. Avec En guerre, son nouveau film, Stéphane Brizé choisit de montrer le dessous des cartes d’un conflit social. Le groupe Perrin Industrie, spécialisé dans la sous-traitance automobile, décide de fermer son usine d’Agen pourtant bénéficiaire. Et cela alors qu’un accord a été signé entre la Direction et les partenaires sociaux deux ans auparavant, dans lequel les ouvriers s’engageaient à « travailler plus et gagner moins » afin de rétablir la rentabilité de l’usine, en échange de la promesse d’un maintien de l’emploi pendant encore au moins cinq ans.

L’œuvre de Stéphane Brizé est éclairante pour son apport pédagogique sur les jeux et enjeux du conflit entre l’entreprise et les ouvriers, emmenés par leur leader syndical, un Vincent Lindon en guerre contre la fermeture annoncée. Le réalisateur montre le dessous des cartes avec subtilité : chacun a ses raisons, rationnelles et légitimes, et si les points de vue semblent irréconciliables, ils ont tous leur logique. Comme le dit Stéphane Brizé lui-même dans une interview, « pour que la démonstration soit la plus efficace possible, il faut faire entendre des discours qui, chacun dans sa grille de lecture, ont leur cohérence ». Le propos ne se réduit pas à l’affrontement entre deux visions : PSE (Plan de Sauvegarde des Emplois) versus PSD (Plan de Sauvegarde des Dividendes). Non, le propos est plus large: il touche à la question de l’écart entre « avoir le droit » (de délocaliser, de fermer un site bénéficiaire, de refuser une offre d’un repreneur…) et « s’autoriser à prendre ce droit ». C’est ce que dénonce aussi Christine Kerdellant, rédactrice de la Rédaction de L’Usine Nouvelle, dans son dernier ouvrage, Le suicide du capitalisme, sur le couple loi / éthique : « Le problème n’est pas ce que la loi exige, mais ce que l’éthique requiert, au-delà de ce que la loi exige ».

Pendant ce temps, les ouvriers se battent comme ils peuvent pour sauver leurs emplois. Laborieusement… « On y voit l’embrasement d’un collectif qui par trop d’adversité finit par se fragmenter (…). Stéphane Brizé s’engouffre au cœur de la mêlée, au milieu de ces grévistes humiliés, en colère et en déroute. Il saisit au plus près l’incrédulité, la tension, l’abattement sur les visages, les corps fatigués (…). Autour de Vincent Lindon, éclatant d’évidence en leader syndical, gravitent des acteurs non professionnels (…) dont le jeu est stupéfiant de naturel, de justesse et de puissance » (La Croix, 16 mai 2018).

J’ai eu le grand privilège de faire partie de ces acteurs non professionnels. Je joue en effet dans En guerre le rôle de la DRH de ce site industriel qui va fermer.

Tourner dans ce film a été une aventure absolument formidable, tout à fait inattendue et improbable. Au moment de dire « oui » à cette sollicitation, je me suis appliqué un conseil que je donne parfois aux dirigeants que j’accompagne dans leur transition de carrière : savoir saisir une opportunité quand elle se présente, oser osertenter l’audace pour risquer la joie et la découverte, sortir de sa zone de confort pour repousser ses limites et se découvrir des ressources inexploitées.

Cette expérience m’a permis de découvrir « un autre monde » (le premier titre du film, avant de s’appeler En guerre) et d’avoir quelques échanges inattendus qui m’ont apporté un nouveau point de vue sur le monde comme il va…

En guerre a été l’un des 17 films sélectionnés parmi 1906 films postulants pour la sélection officielle du festival de Cannes. Vincent Lindon y incarne de façon absolument bouleversante le leader de cette révolte désespérée pour sauver des emplois en péril. Voici la bande-annonce : comme V. Lindon, elle « déménage » !

Quant à la photo qui illustre l’article, elle a été prise lors de la standing ovation qui a salué le film à l’issue de la Projection officielle lors du Festival de Cannes (17 minutes d’applaudissements). https://youtu.be/sTwKVPDzkCc

Je laisse le dernier mot à Stéphane Brizé : « Je pense que les films permettent d’éclairer le monde, et donc de modifier le regard que les hommes en ont. Beaucoup s’attachent à rendre le monde obscur, je suis assez heureux de contribuer à ce qu’il soit plus compréhensible. Si chacun possède une lampe torche pour éclairer la route, il y a moins de risque d’accidents. »

https://youtu.be/qOB9mroJ1zU

Isabelle Sathicq

L’ACTU DE LED

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About the Author:

Connectons-nous sur Linkedin - Isabelle (ESSEC) a toujours fait le choix des challenges, d’abord en travaillant à l’étranger (Los Angeles, Buenos Aires, Londres, Barcelone) sur des projets de financement de grandes entreprises, puis en créant avec succès deux cabinets de conseil RH. Depuis 22 ans qu’elle accompagne des cadres et des dirigeants, ce sont ces capacités qu’elle mobilise : être acteur de son changement, transformer l’événement en opportunité. Faire un pas de côté pour ouvrir un nouveau point de vue, voir les choses en grand et rester pragmatique, mobiliser le réseau : voilà les conditions qu’elle met en place pour créer une dynamique de succès.